Copie de meme

 

Elle a eu une longue vie. Plus de 101 ans d’une vie bien remplie.

L’administration la définissait comme Madame Veuve Charles H***, née Fernande B***.

Pour nous, elle n’avait pas de prénom. Elle était Mémère, elle était Mémé.

Notre Mémé aux cheveux courts et aux éternels tabliers bleus.

A M*** où elle a longtemps vécu, elle est restée la Mémé aux Baskets, la Mémé aux Adidas. Celle qui partait faire ses courses à pied à plusieurs kilomètres, son petit cabas sous le bras. Celle qui allait chercher au bord du chemin, dans les bois, des branches de lilas, du muguet, des châtaignes ou des champignons.

Celle qui jamais ne s’est éloignée à plus de quelques minutes d’un membre de sa famille.

Mémère H*** a fait souche. Six enfants, une quinzaine de petits-enfants et au moins autant d’arrière-petits-enfants. Une famille qui n’en finit pas de croitre et de s’étendre.

Etre à l’origine d’une telle descendance, c’était la plus grande fierté de cette orpheline.

Sa vie n’a pas toujours été facile, loin de là, mais elle en a affronté les difficultés, jour après jour. Combattive, résiliente, toujours digne.

Bien plus forte que ce que sa frêle apparence laissait deviner.

La première guerre lui a pris son père alors qu’elle n’avait déjà plus de mère.

Placée, exploitée, maltraitée, elle a connu la faim et le manque d’amour.

Ces blessures mal refermées seront ravivées à chaque conflit.

Elle a tremblé pour les siens lorsque la seconde guerre a vidé son garde-manger. Elle s’est sacrifiée pour que ses enfants trouvent un repas dans leur assiette. Elle a veillé avec un soin jaloux sur son tout petit, né à la fin du conflit, si chétif, si fragile. Elle a récité des neuvaines pour lui lorsque sa survie était menacée et fait une promesse au ciel dont elle assurait qu’elle l’avait tenue sans dire ce qu’elle était. C’était son secret, sa victoire sur la mort.

Elle a tremblé pour ses grands garçons quand l'Algérie grondait. Des années plus tard elle évoquait encore avec de la colère dans la voix la folie des hommes qui les pousse à s’affronter sans respecter les peurs et les larmes des mères.

Elle a tremblé aussi pour ses petits-enfants quand le Moyen-Orient s’est embrasé.

Elle savait la grande fragilité de la vie.

Bien trop tôt elle a enterré son mari, enterré des enfants.

Elle n'a pas su qu’elle avait perdu son petit dernier. L'âge avait mangé sa mémoire. Cette dernière peine lui aura été épargnée.
Il y a quelques temps qu'elle n'était plus tout à fait là, notre mémé légère comme une branche de sureau, notre mini-mémé haute comme sa table à repasser. Avec son grand sourire et ses hochements de tête pour faire croire qu'elle nous entendait.
Elle emmène avec elle tout un pan de notre enfance, les vacances à Saint-Jean, les cours de tricot, les éclairs au chocolat du dimanche, les bonbons à l'anis, les jonquilles cueillies au bord de la route, les moments partagés, les billets glissés discrètement dans la main pour une petite douceur, un petit plaisir. Mémère avait peu, mais ce qu’elle avait elle savait le partager.

Elle nous laisse nos souvenirs, les conseils qu’elle égrenait, toutes ces histoires qu’elle savait raconter. En l’écoutant on vivait comme au cinéma sa rencontre avec ce bel homme qui avait su la séduire. On la suivait sur le banc d’une école qu’elle regrettait de ne pas avoir beaucoup fréquenté. On vivait ses journées à la ferme, à travailler dur, et on savourait la chance d’être épargnés par la misère. On la suivait dans les arbres à la recherche d’un nid pour en gober les œufs. On sortait la nuit dans ses pas, pendant qu’elle glanait pour nourrir sa famille.

Mémère H*** savait raconter.
Elle ne disait pas facilement Je t'aime.
Mais elle le montrait.

 

Nous lui dirons au revoir ce vendredi. Elle reposera auprès de Charles, qui l'attendait depuis 1969.